dimanche 11 novembre 2018

la dentelle

Je m’ennuyais un peu à cette messe dominicale de ma paroisse congolaise, ce jour-là trop longue à mon goût. Trop de chants, trop de danses, trop de paroles bavardes, trop de trop. Mon esprit s’échappa et se laissa distraire... par la nappe de l’autel devant moi. 

Cet autel est très large et la dentelle qui borde la nappe court sur cette largeur avec une élégance assez sophistiquée ; elle est belle et bien ouvragée mais voilà qu’à un certain moment de la jolie frise, elle est déchirée et quelques volutes de tissu ont disparu. Des souris ou des insectes ont dû faire une petite fiesta dans notre sacristie excessivement tropicale, et bien sûr personne parmi les paroissiens et les paroissiennes de la savane n’est capable de réparer ce joyau qui fut amoureusement agencé par une patiente dentellière d’au-delà des mers...

Et puis finalement, heureusement que tout n’est pas bien parfait et bien aligné dans notre liturgie. Heureusement qu’il y a des espaces d’amélioration possible, heureusement qu’il y quelques déchirures et quelques ratés sur dans les différents tissus de nos humanités.

Sans doute nos marges de progression, alliées avec une bonne dose d’humilité, sont le piment de nos existences et le sel de nos relations. J’ai décidé de ne rien faire pour réparer la dentelle abimée car elle me permet de méditer même quand le tohu-bohu liturgique de la messe africaine me tape sur les nerfs comme un tam-tam endiablé.  

samedi 3 novembre 2018

Cache-cache

Ce dimanche c’est la fête de la Toussaint sur la Colline et au Congo où la plupart des solennités sont renvoyées au dimanche suivant. On me confie la messe et j’ai décidé de prêcher sur l’antienne du jour : Voici le peuple immense de ceux qui t’ont cherché.
 Pour la première fois je me rends compte qu’un saint c’est davantage quelqu’un qui a cherché que quelqu’un qui a trouvé ! D’ailleurs, saint Augustin, le patron de notre communauté ,avait eu cette intuition profonde que, même quand on croit avoir trouvé Dieu, il faut encore le chercher tant il est au-delà de ce que l’on peut imaginer. Puis un jour, on le trouve vraiment et c’est le Jour Eternel...
Cela m’a fait penser à cette petite histoire juive que raconte Elie Wiesel : 
« Le petit-fils de Rabbi Baroukh, Yéhiel, se précipita en larmes dans sa chambre.
— Yéhiel, Yéhiel, pourquoi ces larmes ?
— Mon ami triche, ce n'est pas juste grand-père, ce n'est pas juste pour un ami de tricher !
— Mais qu'a-t-il donc fait, ton ami ?
— Nous jouions à cache-cache. Je me suis si bien caché qu'il n'a pas pu me trouver ; alors, il s'est arrêté de jouer, il n'a plus cherché. Tu comprends, grand-père ? Moi, je me suis caché et, lui, il ne m'a pas cherché, ce n'est pas juste !
Rabbi Baroukh, bouleversé, se mit à caresser la tête du petit garçon, et des larmes lui coulèrent des yeux : 
— Dieu aussi, Yéhiel, murmura-t-il, Dieu aussi est malheureux. Il se cache et l'homme ne Le cherche pas. Tu comprends, mon petit Yéhiel ? Dieu se cache et l'homme ne se donne même pas la peine de Le chercher.  »

mardi 30 octobre 2018

Kinshasa et Jéricho

Retour au Congo après mon séjour de 4 mois en Suisse. Je suis en transit à Kinshasa... et à Jéricho. En effet, à la messe de la cathédrale de la capitale congolaise, l’évangile de Saint Marc nous emmène aux portes de Jéricho où un pauvre aveugle mendiant Bartimée a la chance de sa vie : il rencontre le Sauveur du monde et de ses yeux ! 

Plus tard dans l’après-midi nous allons en bordure de la ville découvrir un superbe point de vue sur le fleuve Congo et Brazzaville, la capitale de l’autre rive.

L’endroit, assez bucolique, est une suite de bars improvisés sur des pelouses ombragées au bord d’un des fleuves les plus puissants du monde. Nous choisissons une terrasse à côté d’une autre qui s’appelle... Jéricho. 

Aux portes de cette deuxième Jéricho de la journée, nous partageons une bière assez fraîche avec une nuée de sympathiques petites mouches lorsque des Bartimées d’aujourd’hui veulent attirer notre attention : l’un d’entre eux veut me vendre des grillons grillés en brochettes, un autre des fourmis en vinaigrette, un troisième fait un spectacle de contorsionniste juché sur un entassement improbable et vertigineux de grosses boites de conserves.

J’ai renvoyé les vendeurs d’insectes à leur démarche mercantile et donné quelques petits billets à l’enfant qui présentait le chapeau du contorsionniste... Je sais bien que chaque chrétien est par nature collaborateur du Sauveur du monde, mais que faire quand la misère du monde tourne comme les mouches au-dessus du fleuve Congo ?

mercredi 12 septembre 2018

l'architecture religieuse

Toute la façade du transept de l’abbatiale romane de Romainmôtier (VD, Suisse) ouvre des yeux étonnés et une bouche ahurie :
Parce que tout le monde regarde en l’air mais n’a pas l’air de croire au Très-haut... 
Parce que tout le monde se comporte comme des touristes alors qu’il faudrait être des contemplatifs...
Parce que tout le monde parle fort, alors que la grande richesse du roman c’est le silence qui sourd du fond des pierres...
Parce que tout le monde trouve cela beau, mais n’est pas capable de savoir pourquoi...
Parce que tout le monde sort son portable pour photographier, alors qu’il serait plus simple d’ouvrir son cœur pour simplement regarder...
Parce que certains osent même des flashes, alors que la lumière romane est mélodie discrète et sereine...

Les églises romanes ont encore beaucoup de crève-cœurs à supporter, mais leur cœur est solide, plus solide que le coeur volage de ceux qui les visitent entre un restaurant et un magasin de souvenirs. 

samedi 11 août 2018

les cathédrales



J’ai eu la chance récemment de passer un week-end à Madrid.
Faisant face au palais royal, la cathédrale est un bel édifice néo-gothique assez récent (parce que l’archidiocèse de Madrid est lui-même plutôt récent). Elle a été consacrée par le Pape Jean-Paul II. Tout y est beau, ample et solennel mais avec un goût humble, presque candide. Même les symboles y ont une portée de simplicité. Par exemple le plafond. La voûte est peinte de motifs décoratifs et géométriques qui évoquent des branches et des palmes enlacées ou juxtaposées.  
Cela m’a fait penser immédiatement à la fête des huttes (soukkot) de la tradition juive. Pour rappeler la condition précaire du Peuple d’Israël au désert, durant cette fête, les Juifs construisent des huttes de palme et branches où ils vivent le temps des réjouissances et des prières. Il paraît que le toit de ces cabanes doit être fait de branchages pour qu’on puisse voir les étoiles à travers !
Le contraste et le rapprochement de l’immense cathédrale et des petites huttes sont étonnants ; les colonnes de pierre s’élancent vigoureusement vers le ciel où les attendent ces dessins subtils qui parlent de branches et de palmes et, derrière, des étoiles et du ciel ! 
Tout cela a du sens :  même si les églises, les cathédrales ont mille ans ou plus et se structurent de pierres vigoureuses, ce ne sont que de petites huttes de branchage à l’échelle de l’éternelle Présence bienveillante qu’elles protègent et qui les protège. 

lundi 16 juillet 2018

les églises pendant les vacances

Le monsieur s’est mis au centre du rond dessiné sur le sol de l’église par un beau marbre brun. Il a respiré profondément. Il a mis ses avant-bras en avant, il a joint trois doigts de chaque main et les a dirigés vers le haut. Il a fermé les yeux et bougé ses lèvres dans une prière très secrète. Sans doute croit-il aux ondes spirituelles qui montent du sol depuis si longtemps ou descendent de la grande mosaïque octogonale du plafond : trois par côté, les 24 Anciens de l’Apocalypse jettent leur couronne vers le Christ et son trône.  

Je suis assis sur une chaise pas très loin de lui ; je prie à ma manière à moi, tout en regardant ce qui se passe autour de ce pèlerin new age qui prie à sa manière à lui... Il ne me paraît pas le plus dangereux de ce petit monde. D’autres semblent n’avoir même pas compris qu’ils se trouvaient dans un des lieux les plus « magiques » de l’Occident, parlent de tout et de rien, et tout haut, ne s’arrêtent que pour régler le mode photo de leur téléphone portable.

Je suis dans la chapelle palatine de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle. Depuis 1200 ans, depuis que Charlemagne, couronné par le pape à Rome, a bâti cette merveille octogonale toute de marbre et d’orientales mosaïques, elle a dû en recevoir des visiteurs ! Ceux de ce siècle sont-ils pires que ceux qui dans leur crasse d’autres siècles venaient y faire une pause en allant vers Compostelle ou vers leurs affaires ? Charlemagne me le dira lorsque nous nous rencontrerons devant le Christ en Gloire.

mardi 10 juillet 2018

les migrants et les contradictions d'une droite dure!




En parlant de droite dure, je ne pointe pas particulièrement un parti politique mais un état d’esprit qui manque singulièrement de largeur de vue et grandeur d’âme sur les sujets sensibles qui occupent la Suisse et le continent européen.
Je parle depuis ma position propre : je suis prêtre et je travaille 7 mois par année en République « démocratique » du Congo, un pays à la dérive au point de vue politique et économique, et 5 mois à la cure paroissiale de Saint-Maurice où je vis avec une famille de réfugiés érythréens.
Il faut le dire clairement il n’est pas souhaitable ni tolérable que des milliers de migrants s’enlisent sur les routes maritimes ou terrestres de l’Europe. Ces gens doivent pouvoir rester chez eux et y vivre une vie digne et décente. Pour une certaine philosophie, issue tant de l’Evangile que des Lumières, chaque humain doit se sentir responsable de tous les autres : cela implique de la lucidité sur la situation de certaines parts d’humanité en énormes souffrances tant matérielles que psychologiques et spirituelles. 
Ma famille de réfugiés de la cure de Saint-Maurice a souffert du contexte surmilitarisé de l’Erythrée d’aujourd’hui qui n’offre nulle autre perspective que des casernes ! Mes paroissiens du Congo peinent à sortir des conséquences de la guerre civile de 2017 qui a laissé les populations exsangues, vivant aujourd’hui dans la malnutrition avec moins d’un dollar par jour !
A cela s’ajoute une démographie en Afrique subsaharienne qui déjoue toutes les prévisions et croît de façon exponentielle. Ce ne sont pas les théories morales ou hygiénistes, qui enrayeront la courbe mais le développement. Dès que les familles vivent mieux, le nombre d’enfants décroît. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Si nous voulons que ces populations restent chez eux, et c’est très souhaitable pour tous, il faut impérativement mettre au point des politiques de développement, de solidarité et de lutte contre les malgouvernances. 
Or les signaux politiques vont à l’inverse. Récemment notre ministre des affaires étrangères proposait d’assouplir les règles de vente d’armes aux pays en guerre civile (pour ne pas mettre en péril des emplois). De plus nos autorités préfèrent se mettre du côté des multinationales qui pillent, violentent les pays du Sud et les maintiennent dans le sous-développement. Graves manques de largeur de vue ! Ou alors cynisme sans fond. 
Il est pourtant facile, même avec une pointe de cynisme, de comprendre que si tout l’argent (toujours plus) dépensé à accueillir et à débouter les réfugiés était dépensé pour investir dans les pays du Sud et  dans la lutte contre les mafias militaires, économiques et politiques, tout le monde y gagnerait.  Certains pays d’Europe commencent à réfléchir dans cette direction ; la Suisse accroîtrait son influence si elle était dans le peloton de tête de ce mouvement. De plus une telle vision s’apparente à la pensée du Pape telle qu’il l’a exprimée notamment dans l’avion au retour de Genève.
Sans un changement de vision, dans peu d’années ce seront des centaines d’Aquarius qui voudront accoster en Europe. Les forteresses tenues par des petits tomberont sous des assaillants trop nombreux ! Essayons d’être grands.