vendredi 31 juillet 2020

Soins sans frontière 4/8

PETIT ROMAN D'ETE. Rapatrié d’urgence de RDC suite à une infection, je vous raconte ici quelques moments mémorables d’une odyssée spéciale en plein coronavirus.


LES CRIS 

L’hôpital catholique Saint-Georges de Kananga vient d’être rénové par les soins de l’archevêché et le résultat est tout à fait convaincant. La chambre qui m’accueille est dans les normes sanitaires et l’espace salle de bain est grand. Dans un coin de celui-ci un matelas plastifié est entreposé, qui va être étendu au pied de mon lit pour que mon confrère puisse me veiller pendant la nuit. C’est la coutume, le malade est constamment entouré par sa famille et ses amis ; c’est excellent pour sa psychologie, par contre pour sa physiologie c’est une autre question...
Sans doute perturbé par mes récentes aventures, mon sommeil tarde à venir, surtout qu’il est concurrence avec le système électrique. Des panneaux solaires ont été installés et durant la nuit les batteries correspondantes font un bruit intermittent et néanmoins lancinant. Il agresse ma tête à un point que j’en viens à prier le ciel pour qu’il s’arrête (qu’il tombe en panne, même si je n’ose l’exprimer ainsi à mon Dieu)... Je suis exaucé, mais à un point que je n’aurais imaginé. Dès que le bruit du système solaire a cessé de tourner, voilà que les cris d’un enfant montent du couloir vers mon cœur. Une ligne de pleurs, puis des cris de douleurs, de nouveau des pleurs, puis un petit silence, puis répétition de la même lamentation. 
Une bonne leçon que Dieu m’a donnée – inopinément, certes. S’il a écouté ma prière pour le bruit de la machine, c’est qu’il est là... Tout à côté des cris de cet enfant. Jardin des oliviers. 

mardi 28 juillet 2020

Péguy


Nous, cathos, nous connaissons bien sûr Péguy. Il fait partie de notre héritage culturel et même si nous n’avons pas lu, il nous est arrivé quelquefois d’entendre des vers sur la petite espérance qui marche vers l’avenir... des vers sur la plaine de Beauce et les clochers de Chartres... des vers sur Notre-Dame.
Pour moi, la vie de l’homme est restée en retrait, comme cachée par sa mort brutale (en 1914) sur les premiers champs de bataille de la Grande Guerre. Fleur fauchée, alors qu’existait la promesse de tant de beautés poétiques en germe.
Pierre Pistoletti, avec Charles Péguy, le risque, obstinément (Parole et Silence 2020), nous offre un petit livre facile, alerte mais profond sur l’itinéraire de cet homme à l’intelligence fine et à la sensibilité profonde, chercheur de vérité et de justice jamais satisfait. Passant du socialisme militant à un christianisme de la marge, le destin de Péguy est celui d’un homme mystérieusement seul, et pourtant solidaire de tant d’autres. En cela l’émotion affleure toujours.
C’est ainsi que Pierre Pistoletti nous fait découvrir non seulement un grand poète mais surtout un grand frère en humanité et nous invite à redécouvrir des pages magnifiques de notre héritage chrétien français. Je ne résiste pas à en mettre une ci-après.

Etoile de la mer voici la lourde nappe 
Et la profonde houle et l'océan des blés 
Et la mouvante écume et nos greniers comblés, 
Voici votre regard sur cette immense chape 
Et voici votre voix sur cette lourde plaine 
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés, 
Voici le long de nous nos poings désassemblés 
Et notre lassitude et notre force pleine. 
Étoile du matin, inaccessible reine, 
Voici que nous marchons vers votre illustre cour, 
Et voici le plateau de notre pauvre amour, 
Et voici l'océan de notre immense peine.

(La tapisserie de Notre Dame)

jeudi 23 juillet 2020

Soins sans frontière 3/8

PETIT ROMAN D'ETE. Rapatrié d’urgence de RDC suite à une infection, je vous raconte ici quelques moments mémorables d’une odyssée spéciale en plein coronavirus.



FRERE DENIS

J’appréciais beaucoup frère Denis. Membre de la congrégation des Frères de Saint Joseph, il était une personnalité du diocèse. Directeur de la radio catholique, pilier incontournable à la Commission de la Vie consacrée, animateur de l’inter-noviciat, il était omniprésent dans la vie diocésaine, jusque dans ses moments conviviaux et ses tournées de bière...
Lorsque je suis admis à l’hôpital catholique de Kananga dans un état de faiblesse dû à mes infections, je suis tout de suite très entouré par les amis religieux et religieuses de la ville ; on m’a visité, on a prié avec moi, on m’a aidé, nourri, lavé et même on a dormi avec moi comme gardes de nuit.
Parmi ces attroupements fraternels, il y avait frère Denis. J’ai compris le lendemain qu’il avait été lui-même admis presqu’en même temps que moi, pour des problèmes de prostate. Trois jours après – j’avais été transféré dans un grand hôpital de Kinshasa – j’apprends... qu’il est mort !
Des sentiments divers s’insurgent en moi. Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? Pourquoi alors que nous sommes frères, nos destins sont si différents ? S’il avait eu pu être transféré ailleurs, aurait-il survécu, comme moi ? Pourquoi notre égalité de consacrés devant le Seigneur bute sur des différences de moyens, de couleur de peau... Derrière une opacité de ces questions, luit une réponse. Nous sommes dans les mains de Dieu. Au-delà des lignes hachurée de nos vies, il nous offre un horizon : vivre avec lui. Dans cette perspective les surprises du calendrier importent, mais peu.

jeudi 16 juillet 2020

SOINS SANS FRONTIERES 2/8

PETIT ROMAN D'ETE. Rapatrié d’urgence de RDC suite à une infection, je vous raconte ici quelques moments mémorables d’une odyssée spéciale en plein coronavirus.

Le marché de Kananga
LES PORTES

A travers deux portes ouvertes,  j’entends la louange du soir monter de la chapelle proche de ma chambre. Je suis chez les sœurs de Saint-Joseph de Tarbes, à Kananga. Et j’y suis bien même si mon état empire. Les trois sœurs se mettent en quatre pour moi : Françoise, Française, Ernestine, Congolaise et Moly, Indienne qui est l’infirmière en chef du dispensaire. Les soins c’est bien, mais encore plus important ce lien à la prière de tous... Malgré ma santé qui décline (l’infection monte dans le pied, les antibiotiques m’assomment), mon moral reste en forme, je sais en qui j’ai mis ma confiance.
Chez les soeurs de Saint-Joseph 
Mais, autour de moi, cela s’affole et lorsque que je perds la vision d’un œil, on entreprend avec la doctoresse de référence de me transférer à l’hôpital et d’organiser un rapatriement en Suisse. Une grande machine de solidarité se met en branle au milieu des mille restrictions du coronavirus...
Pour le moment il me faut aller à l’hôpital. L’ambulance arrive à la porte des sœurs. Toute une histoire pour me hisser à l’intérieur, mais quand c’est fait on ferme la porte avec énergie, juste sur mon orteil !
Les portes des ambulances de Kananga vont rester dans mon souvenir. Lorsqu’on me transférera à l’aéroport, la porte arrière s’ouvre de façon impromptue au milieu du marché principal de la ville que la route traverse. Et on ne réussit pas à la fermer. Le Père qui m’accompagne la retient des mains et la Sœur me tient fortement pour que je ne sois pas éjecté à l’extérieur au gré d’un cahot malveillant.

Tout vient de Dieu ? 

jeudi 9 juillet 2020

SOINS SANS FRONTIERES - 1/8

PETIT ROMAN D'ETE. Rapatrié d’urgence de RDC suite à une infection, je vous raconte ici quelques moments mémorables d’une odyssée spéciale en plein coronavirus. 
 
Le fleuve Lulua depuis le pont au bas de notre Colline
LE MASQUE

Punaise ! Une chique ! Petite, installée dans mon orteil. Lorsqu’elle se met à me chatouiller, l’infirmier de ma Colline au Kasaï me l’enlève. Cela se cicatrise. Mais voilà que l’orteil se rebiffe, rougit, s’infecte, m’agace, me fait boîter.
L’infirmier fait une moue si perplexe que je décide d’aller voir ailleurs, chez les sœurs de Saint Joseph, des amies qui gèrent un petit centre de santé de bonne tenue en banlieue de Kananga. Je réquisitionne un ami et sa moto, mais j’emporte une inquiétude : va-t-on me refouler à la barrière ?  
D’habitude, sur la grand-route, policiers et militaires tiennent un péage et se remplissent les poches. Mais en ce temps de pandémie, la barrière a été installée au pont de la Lulua, la grande rivière du bas de notre colline, pour éviter que des malins contournent à travers la brousse. Officieusement cela assure mieux les recettes, mais officiellement toute personne qui entre en ville sera sanitairement contrôlée! A côté de la barrière, une ONG a installé des tentes en plastique (pour isoler les fiévreux ?)... J’ai peut-être raison d’être inquiet, avec mon pied en pagaille et mes sueurs...
Arrivés sur place, personne ne semble vouloir s’occuper de nous... Tout à coup surgit d’une case un quidam en blouse blanche, essoufflé et suant, avec son pistolet (blanc pour la température), il s’approche, se ravise, va chercher un masque, le place devant la bouche mais pas derrière les oreilles et me met en joue : « Ok, passez ! ». Nous passons  et lui retourne à sa bière...

vendredi 26 juin 2020

l'essentiel


Il y a quelques mois, à Kinshasa fleurissaient sur les avenues d’énormes affiches qui prétendaient en belles lettre blanches sur fond brun : « Vous rapprocher de l’essentiel ». Qu’est-ce donc ? Quel est cet essentiel dont il faut nous rapprocher ?
Je repense à ces affiches au moment où le déconfinement général et même teinté d’un peu de peur nous incite à revoir nos priorités de vie. « Vous rapprocher de l’essentiel ».
C’est bien joli, mais comment ? et comment dégager « l’essentiel » de ce fatras de choses que l’on croit « nécessaires »  dans notre quotidien ?
Comme les complotistes au plus haut de la pandémie, les spécialistes du retour à l’essentiel se donnent à cœur joie et nous laissent aussi un peu médusés : priorité attitude écologique, comportements simplifiés dans nos relations, maîtrise de nos urgences au profit d’une slow life, une vie plus lente et plus sobre que pourtant rien autour de nous vient aider ...
L’affichage kinois lui non plus ne nous aide en rien, car c’est le slogan publicitaire d’une grande compagnie de téléphonie mobile ! La phrase accompagne un certain nombre de chiffres et signes qui permettent d’avoir – d’acheter - des mégas et des gigas de flux internet sur son smartphone !
A Kinshasa et comme en beaucoup de pays du Sud, les opérateurs de télécommunication constituent la principale industrie, la seule peut-être qui a vraiment le vent en poupe. Tous les jeunes Africains mettent leur priorité dans la qualité, l’efficacité et la puissance de leur téléphone portable. 
Le positif c’est que les gens sont invités à communiquer, mais le négatif c’est qu’à force de pouvoir communiquer n’importe comment avec tout le monde, on ne se rapproche pas nécessairement de l’essentiel. Tout le monde, est-ce encore quelqu’un ? Un bon sujet de méditation pour un week-end de déconfinement. 





vendredi 19 juin 2020

un passager clandestin

Fraîchement débarqué du Congo où le confinement se vivait à la manière souple du Sud, je m’étonne des méthodes de déconfinement de ma Suisse. Je fais ma convalescence en mon Abbaye de Saint-Maurice et c’est là que je vis ma première messe de l’après-pandémie. La messe de la Fête-Dieu. Tout est organisé pour respecter à la lettre les prescriptions tant gouvernementales qu’ecclésiales. A la porte de l’église, un novice veille au grain, compte les fidèles... Tout se passe bien et la procession du Saint-Sacrement dans la basilique se révèle une alternative positive à la grande parade de la Fête-Dieu dans les rues de la ville.
Au repas, on discute de tout cela. Le novice nous raconte que des policiers en civil se sont arrêtés devant notre basilique, ont sorti un appareil sophistiqué qu’ils ont dirigé vers l’église, y ont lu le nombre de fidèles présents à l’intérieur grâce aux signaux de leur portable, ont vu que tout était en ordre (pas de dépassement du nombre autorisé) et sont partis.
Je suis ébahi. A la fois émerveillé devant une telle prouesse technique et un peu inquiet sur les capacités de « traçabililité » de nos personnes... En fait cela ouvre un abîme de perplexité. Où vons-nous ? dit-on ironiquement au Congo !
Puis je me souviens que j’avais oublié mon portable dans ma chambre. Et donc j’étais à cette messe comme un passager clandestin sur la grande Nef eucharistique qui va sa route sur la mer du Temps. Les sbires humains ne m’ont pas repéré. Mais celui qui tient le gouvernail m’a compté. En secret !